Zoé Genot
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Le travail nuit aussi à la santé.

mardi 11 octobre 2011, par Bea

Carte blanche du Think tank Tripalium,

Constitué de chercheurs, experts, médecins, politiciens et syndicalistes, réfléchissant à la problématique de la pénibilité au travail.

Avec ou sans gouvernement, les interlocuteurs sociaux doivent évaluer l’évolution du taux d’emploi des travailleurs de plus de 55 ans en Belgique en comparaison avec l’évolution constatée au sein de l’Union européenne.

En effet, cette évaluation est prévue par le Pacte entre les générations (2006) lequel a pour but principal de prolonger la carrière des travailleurs dans notre pays. Cette analyse est aussi attendue par les partis politiques et par les instances européennes.

D’une part, la note du formateur Di Rupo contient un passage intitulé "Encourager l’emploi des travailleurs âgés" dans lequel l’âge de départ à la prépension est reporté. D’autre part, les recommandations de la Commission européenne de juin 2011 nous exhortent à "réduire les dépenses liées au vieillissement en s’attaquant aux prépensions et en liant l’âge légal de la pension à l’espérance de vie". Tout ceci, sur fond de crise budgétaire des Etats européens et de panique sur les marchés financiers.

Toutefois, ces objectifs et recommandations abordent le dossier fin de carrière uniquement sur le plan économique : coût du vieillissement, taux d’emploi, réduction des dépenses de l’Etat, Qu’en est-il de l’état de santé des travailleurs ? L’organisation du travail et le marché de l’emploi actuels permettent-ils de prolonger les carrières professionnelles ?

Tout d’abord, il nous semble important de rappeler que le travail est source d’inégalités sociales car il influence les espérances de vie des travailleurs en fonction des tâches qui sont réalisées par ceux-ci. A ce sujet, nous constatons qu’en Belgique, l’espérance de vie en bonne santé d’un homme sans diplôme est inférieure de 18 ans à celle d’un homme avec un diplôme de l’enseignement supérieur de type long. La différence est encore plus marquée pour les femmes. En effet, une femme sans diplôme a une espérance de vie en bonne santé inférieure à 25 ans à celle d’une femme avec un diplôme de l’enseignement supérieur de type long (1).

Nous épinglons également que les écarts entre espérances de vie qui avaient tendance à se réduire au cours des quatre décennies qui ont suivi la Deuxième Guerre mondiale, se creusent de nouveau suite à la progression globale des inégalités de patrimoine et de revenus. Malgré la pléthore de chiffres figurant dans la littérature, une étude belge sur l’influence du travail sur la santé des travailleurs et des travailleuses s’impose préalablement à toute décision de prolongement des carrières.

En matière de conditions de travail nuisant à la santé, nous soulignons l’influence déterminante des conditions matérielles de travail (telles que les expositions dangereuses), l’organisation du travail (rythme, contrôle de la productivité, ) et la précarité (contrats précaires, incertitude du marché du travail, ). Alors que les travailleurs sont de plus en plus confrontés à la flexibilité, au stress, à des contrats précaires et à des cadences soutenues, sommes-nous conscients des conséquences sur leur état de santé ?

Etant donné les nombreux facteurs influençant les conditions de travail, nous constatons que la problématique de la pénibilité au travail ne se limite pas aux seuls ouvriers et travailleurs sans diplôme. Comme repris ci-dessus, les positionnements politiques belge et européen actuels préconisent le prolongement linéaire des carrières afin de faire face au défi démographique et au déficit de l’Etat. Cependant, ce discours politique fait fi des dépenses générées par le maintien à l’emploi de travailleurs plus âgés.

En effet, les données du Fonds des accidents du travail montrent qu’un travailleur âgé a 8 fois plus de risque d’avoir un accident de travail mortel qu’un travailleur plus jeune. De même, 16,7 % des accidents du travail, qui ont touché la tranche des 60 ans et plus, se sont traduits en incapacités permanentes, contre 6 % pour la tranche des 20-29 ans (2).

Ajoutons que le taux de récupération plus faible des travailleurs âgés se traduit par des incapacités de travail plus longues accompagnées de conséquences et de séquelles plus graves. Nous constatons également que le prolongement de la carrière des travailleurs a un impact sur les risques de contracter des maladies d’origines professionnelles. En effet, l’éventualité de contracter une maladie professionnelle en fin de carrière et le taux d’aggravation de celle-ci sont intimement liés au nombre d’années d’exposition aux facteurs sources.

Outre les conséquences sur l’état de santé des travailleurs, le monde politique ne peut pas sous-estimer le coût que devra supporter la collectivité du prolongement aveugle des carrières. A ce propos, il apparaît évident que le maintien à l’emploi des travailleurs plus âgés nécessite une action en profondeur sur l’organisation du travail (adaptation et prévention).

Plus globalement, nous estimons aussi qu’il est nécessaire d’améliorer les conditions de travail de l’ensemble des travailleurs, du début à la fin de leur carrière. On ne peut pas gagner sa vie en la perdant.

En conclusion, nous dénonçons tout prolongement linéaire et aveugle des carrières professionnelles. Plus précisément, nous plaidons pour que les systèmes actuels de prépension soient maintenus et élargis aux travailleurs victimes de la pénibilité au travail. De même, il faut permettre aux travailleurs déjà victimes d’un mauvais état de santé d’écourter leur carrière.

Dans le cadre du débat actuel sur les fins de carrières, les décideurs politiques doivent tenir compte des inégalités sociales en matière de santé et d’espérance de vie occasionnées par le travail. Ils doivent aussi tenir compte du coût généré par le maintien au travail des travailleurs âgés.

Enfin, nous demandons qu’une réflexion approfondie sur l’organisation du travail soit menée en collaboration avec les interlocuteurs sociaux, le monde académique et le corps médical afin d’adapter le travail à l’individu.

(*) Matéo Alaluf, docteur en sciences sociales, Virginie Caverneels, service d’études de La Centrale Générale - FGTB, Alain Clauwaert, Président de La Centrale Générale - FGTB, Véronique De Keyser, eurodéputée PS, Andrea Della Vecchia, directeur du service d’études de La Centrale Générale - FGTB, Pierre Drielsma, Fédération des maisons médicales, Zoé Genot, député fédéral Ecolo, Enrico Gibellieri, co-président de la Commission consultative sur les mutations industrielles européennes et dernier président de la CECA, Staf Hendrickx, médecin et écrivain, Isabelle Heymans, Secrétaire générale de la Fédération des maisons médicales, Jilali Laaouej, médecin, Jean-Marie Léonard, co-fondateur de la plate-forme d’action santé et solidarité, Paul Lootens, Secrétaire général FGTB, Julie Maenaut, Estéban Martinez, docteur en sciences sociales et politiques, chargé de cours à l’ULB, centre METICES (Faculté des Sciences sociales et politiques), Bruno Melckmans, service d’études FGTB, François Philips, service d’études FGTB, Karel Van Bever, médecin et écrivain, Geert Van Hootegem, professeur de sciences sociales à la KULeuven, Centrum voor Sociologisch Onderzoek, Philippe Vigneron, service d’études de La Centrale Générale - FGTB, Laurent Vogel, docteur en droit et directeur du département santé et sécurité de l’Institut syndical européen. (1) Ces chiffres proviennent de la publication "Sociale ongelijkheden in gezondheid in België" du projet de recherches TAHIB à laquelle ont collaboré l’UCL, la VUB et le Wetenschappelijk Instituut Volksgezondheid (Gand, 2011). (2) Données 2009.

Think tank Tripalium

Constitué de chercheurs, experts, médecins, politiciens et syndicalistes (*), réfléchissant à la problématique de la pénibilité au travail.

La Libre Belgique du 7 octobre 2011

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